« Vers un autre océan où la splendeur éclate »

« Vers un autre océan où la splendeur éclate »

Ecrire pour disparaître. Ecrire pour trouver l’instant où cela ne sera plus nécessaire. Une fois le paradis trouvé. Ecrire pour réconcilier les choses, raccorder les vivants avec les morts, les lâchetés avec la main tendue, une bonté pure, déposée devant un autre visage. Ecrire pour tout cela, pour rien. Rien d’utile, rien pour nous aider à décider de demain.

Les histoires sont les enfants de l’Histoire. Elles souffrent quand elle souffre. Elles s’agitent quand les peuples détrônent leurs rois. Quand nous n’entendons plus rien, quand sommes aveugles devant les précipices ou les montagnes, marchand dans des mondes immédiats, sans suite, il n’y a plus grand-chose à faire. Vers où emmener les histoires? Quelle fin choisir? La rédemption? L’enfer?

Les histoires tournoient. Des rapaces au-dessus de la mer. Incapables de se poser. Elles se racontent elles-mêmes. Elles sont leur sujet principal. L’histoire que je n’arrive pas à vous écrire, celle que nous ne vivons pas ensemble.

Celle que nous aurions pu écrire ou celle que nous ne voyons pas? Une fourmi traversant la terre au soleil de l’été. Ces histoires là, nous les tenons cachées. Elles sont loin du langage. Loin de nos mots et images. Ce sont des histoires composées de silences, d’absences. Elles cherchent à dire ce qui ne peut se dire. Les interstices de nos vies, le voile blanc qui se pose sur nos yeux, la stupeur qui nous saisit soudain, au détour d’un visage.

Il faut plonger tout là-bas pour retrouver l’histoire. Renifler l’histoire, respirer ses traces encore visibles.

On devient alors un très vieil homme ou une femme sans bagages. A l’heure de disparaître. L’inventaire des dernières possessions. Nous vidons nos poches, nous jetons nos vêtements et nous approchons du feu.

C’est écrire. C’est tout arrêter une lueur de seconde, le plus longtemps possible, retenir son souffle, mettre l’oreille sur le coeur secret du monde. Attendre. Attendre avant d’épouser le premier mot, avant de souder ensemble des mots et des images.

Au bord du gouffre on voit monter un filet d’histoire, des gouttes d’eau se touchant à peine, des éclats d’images, du soleil sur la mer. Quelque chose arrive.

Les histoires peuvent naître ainsi. Quand écrire devient synonyme de guetter, faire la vigie, s’absenter des miroirs pour regarder le monde et l’aimer. Une même et seule chose.

Plonger dans les eaux glacées. Attaquer la banquise qui nous sert de langage. Retenir son souffle, très longtemps, avant d’atteindre des restes de météorites. Tout tombe du ciel. Nos étoiles s’abîment dans l’air. Elles s’oxydent, noyées, noircies.

Ce sont elles qui nous intéressent. Elles gardent des traces des rêves. Dans leur noyau.

Ecrire ne sert à rien. C’est vrai. A rien sur le moment. C’est ensuite. Lorsque un mot, une image, un silence peuvent soudain, au croisement d’un visage, sembler accordés à la vie. Où est sa frontière? Où commencent les mots?

La métamorphose. C’est une métamorphose. Elle prend la vie comme elle vient, l’agrippe par les cheveux et lui accorde la grâce. Rien d’autre que la grâce. Les hommes vaquent à leurs occupations, rien ne transparaît dans la nuit, même pas une ombre plus noire que les autres. Et la grâce se dépose comme la rosée sur le monde.

L’écriture, métamorphose. Pas pour changer les choses. Les choses inscrivent leurs noms sur tous les endroits où elles passent. Elles laissent des traces qui ne s’effacent pas. Nous sommes ces traces. L’écriture est une voleuse. Elles casse les vitres et se saisit de tout, en quelques secondes. Un remplissage de sac.

Et en ouvrant le sac. En détachant les ficelles un matin d’hiver, sans y penser, nous enveloppe soudain, un voile lumineux, éclatant, une peau de papillon, une vie inconnue, un envol.

Ecrire permet de s’envoler, « vers un autre océan où la splendeur éclate », nos traces soulevées comme des brindilles.

Une métamorphose, une résurrection, une naissance sans tristesse aucune. Une vie autre.

Peut-être est-ce cela écrire. Toucher à une autre vie. La vie.

Extrait de la chronique « De ce côté du ciel » publiée dans le magazine-livre Ultreïa