Traversées

Traversées

Il semblait « lire droit dans l’invisible. » Ce sont les mots du poète Thomas Tranströmer pour décrire les qualités de marin de son grand-père, capable de naviguer avec n’importe quelle météo sur les brumes de la Baltique.

« Et il connaissait les fonds et les îlots comme des psaumes. » Son poème continuait ainsi. La mer, ce lieu sans frontières.

Lire dans la nuit, dans l’obscur, c’est le rêve des marins et de ceux qui sont perdus. Lire où il semble n’y avoir plus rien à lire.

C’est le travail de la poésie, son argument vital. C’est le travail de l’écriture. La poésie est infra réaliste. Elle gratte là où il n’y a plus rien à voir. Où plus personne ne regarde. Un évènement chasse l’autre, le temps javellise tout. Il détruit des milliards de possibles à la seconde pour ne garder que celui qui deviendra réel. Et le réel est incompréhensible, insaisissable sans l’exploration des possibles.

C’est ainsi que le poème est une traversée. Une traversée du temps. Il va aussi loin que possible vers l’immobilité, vers la petitesse. Il tente d’épouser le temps. Il le ralentit, réduit son rythme cardiaque au maximum, baisse la pression pour réussir à se laisser porter, sans être balayé.

Le poème est un long navire qui se laisse porter par la mer. La coque avance au rythme des vagues, le gouvernail ne fabrique aucun tourbillon. Le poème est indétectable. Il est un sous marin qui se pose sur le fond de l’océan pour écouter les ondes.

Traversée du temps pour découvrir l’invisible, l’indicible. Ce qui n’a pas existé sous l’existence, ce qui aurait pu vivre. Le poème explore la vie sous la vie.

Le réel est l’horizon du poème. Il ne s’agit pas de disparaître dans les profondeurs, de s’asphyxier au trop plein d’oxygène, ni de penser que la vie est ailleurs. La vie est bien là.

Dans l’éphémère, l’insoluble, le concassé. Un miroir brisé, un puzzle dont chaque pièce est la même.

Le poème tire ses filets dérivants sur toutes les mers et par tous les temps. A mi chemin des tempêtes d’en haut et du silence abyssal. Dans l’infra réalité de la vie.

On peut vivre comme un poème. On peut faire de sa vie un poème. Une manière d’être, une juste distance avec le temps. Le temps est un taureau. Nos épées peuvent viser entre ses deux yeux. Le taureau le sait. La corrida dure aussi longtemps que notre vie.

La distance juste. C’est le poème face au monde. L’envers des choses. Reconnaître ce qui se passe. Saluer le moment. Il contient l’ADN du temps. Saluer signifie être capable de voir derrière chaque visage, chaque infime échange entre les êtres, la pulsation intime du monde, là où les choses commencent. Le début.

« Le prologue est un passé,  » écrivait Shakespeare. Chaque pulsation unit le passé et le futur. Chaque présent condense ce mystère.

Le poème est au présent. Il n’a que faire des regrets ou des espoirs. Il ne commémore pas. Il n’attend pas les victoires. Il occupe le présent. Il place ses mots aux quatre coins de l’espace. Puis contrôle les diagonales. Et déverse enfin ses poussières d’astres sur l’instant tout entier.

C’est une emprise douce. Le poème remonte à la surface. Il ne vient pas d’en haut. Il n’impose rien. Il se contente de décrire un territoire. A l’exacte vitesse de ce territoire. A sa mesure.

Le poème nous établit dans le temps. Il nous permet de croire à l’invisible.

Extrait de la chronique « De ce côté du ciel » publiée dans le magazine-livre Ultreïa