Oeuvres, Philippe Jaccottet, Pléiade

Oeuvres, Philippe Jaccottet, Pléiade

Célébrer d’abord. Célébrer ce travail éditorial unique menée avec précision, attention permanente et effacement par les éditeurs de ce nouveau recueil de la Pléiade consacré à Philippe Jaccottet. Peu connu du grand public, Philippe Jaccottet, né en mille neuf cent vingt-cinq à Moudon en Suisse, a décidé, au coeur de l’adolescence, de consacrer sa vie à l’écriture. C’est en entendant Ramuz parler de poésie que ce choix lui est apparu comme une évidence. Assistant à une cérémonie, il écouta Ramuz terminer sa lecture en disant : » que celui qui n’avait pas entendu chanter, après une nuit de marche, l’alouette annonçant le réveil d’un monde plus pur que son chant ne comprendrait probablement pas ce qu’était la poésie. » Cette phrase là, ajoute Jaccottet, « m’avait traversé comme une flèche, comme une chose décisive… »

Associé à l’élaboration de cette Pléiade, le poète a lui-même choisi les oeuvres qui y figurent, presque tout en réalité de sa création, à l’exception de ses traductions et textes de circonstance. Respectant la chronologie de l’écriture, le volume, loin d’enfermer l’oeuvre dans ses pages, en restitue au contraire toute la richesse, la subtilité et la cohérence. Immense poète, passeur de grande voix étrangères- il y a une magnifique analyse du « rêve » de Robert Musil- lecteur qui retourne sans cesse à la source du travail des autres écrivains, diariste, Philippe Jaccottet qui vit depuis très longtemps à Grignan dans la Drôme, nous offre ainsi, après tant d’années de vie et de travail, de partager  un cheminement unique accompli avec une discrétion extrême.

« Juste de vie, juste de voix ». Telle aurait pu être l’incipit  de ce volume. « La justesse, qualité poétique par excellence, est cette aptitude à se déplacer musicalement aussi bien dans les mots qu’au milieu des circonstances qui fait de l’écriture comme de la morale un ajustement constant et jamais définitivement acquis » écrit Jean-Marc Sourdillon l’un des auteurs des précieuses notes qui accompagnent cette pléiade. Cette recherche de justesse, « le souci d’être rigoureusement véridique » est peut-être le combat permanent de Jaccottet. Ne jamais tenter « de se dérober, de se détourner. » Mais, au contraire, se battre « avec les armes les plus pures dont on dispose encore. » On est à l’extrême pointe de la poésie, à l’endroit précis d’une grande instabilité permanente. Car dans ces jours traversés parfois par la mélancolie, le doute, la perception de « ce mélange de bêtise et d’assurance » qui compose parfois le monde, dans ce désir de ne jamais se payer de mots, l’écriture est parfois le lieu où « le monde à nouveau, sur toute son étendue, se change en un chant. »

Jaccottet est un poète dont le corps, les sensations, émotions sont tout entier engagés et tournés vers l’expérience poétique. « J’ai éprouvé très tôt que les fleurs, et pas seulement les fleurs, bien sûr, ne pouvaient pas être rien que belles, c’est à dire que leur beauté, que la beauté ne pouvait pas être une simple ornement (encore moins un masque). » Aventurier de l’exploration du monde matériel, « qui renferme et voile secret », le poète cherche ce lieu où « surgit une beauté qui est la convenance d’un monde, singulier appât où le poète ne cesse de revenir, aussi longtemps qu’il est poète, à travers les purs doutes. »

Poète de l’instable, soucieux d’être au plus près des variations du monde- souvent celles qui agitent la campagne qui l’entoure, infiniment visitée-, celles de l’intime- les rêves en particulier- Jaccottet vit au coeur de l’inquiétude. Dans Paysages avec figures absentes, il se voit « trébuchant, accueillant les images pour les écarter ensuite, cherchant à dépouiller le signe de tout ce qui ne lui serait pas rigoureusement intérieur; mais craignant aussi qu’une fois dépouillé de la sorte, il ne se retranche que mieux dans son secret. » Miraculeusement atteint, venant comme se poser sur la peau du monde, le poème devient alors « dépliement continuel. Dépliement de fraîcheur. »

Lecteur en quête permanente, appliquant à la lecture et à la contemplation des images les mêmes principes qu’à l’écriture, Jaccottet ne cesse d’aller à la rencontre des autres écrivains et peintres. Dans un texte consacré au peintre Morandi, Le bol du pèlerin, il essaye de comprendre les raisons et le sens de l’émotion qu’il ressent, il essaye « d’approcher l’énigme. » Ce peintre qui lui ressemble tant, il le voit ayant  » très patiemment frayé un passage à la lumière la plus apaisante qu’aucun de nous ait jamais espéré entrevoir. » Poète d’une générosité extrême, soucieux pour lui- même et le monde de faire entendre cette constellation des écrivains « limpides, » il ne cesse dans son journal de les citer, d’en tirer les éclats.

Jaccottet, poète d’une espérance chevillée à la vie, déployant son attention à chaque instant, veilleur entêté « si même la lumière casse./Si les murs se resserrent./Si le chien noir qui n’est pas un dieu aboie./S’il vous mord. »