Le ciel des fragiles

Le ciel des fragiles

Les stoïciens gommaient le ciel pour cesser d’être malheureux. Eviter d’y penser et de ne pas juger le fil de nos vies terrestres à l’aune d’une vie idéale.

D’autres l’ont fait après eux. Et avant eux. Le ciel n’est pas la terre, la terre n’est pas le ciel. Chacun à sa place.

Cela va pourtant contre l’évidence. S’asseoir une seconde au bord de la mer suffit. La mer délivre ce savoir à chaque vague. Des envoyées de là où le ciel et la terre se rejoignent.

Epousailles, lutte sans fin, ce qu’ils font là-bas nous ne la savons pas. L’horizon recule lorsque nous avançons. Même sur la mer. Et ceux qui sont de l’autre côté de l’océan vivent la même chose.

Les stoïciens ramenaient le ciel vers la terre. Ils fusionnaient en quelque sorte. Des petits entrepreneurs locaux soucieux de ne rien laisser au hasard. Et de ne pas laisser leurs vies guidées par des états d’âme incontrôlés.

Le ciel nous aide en réalité à voir la terre. Les stoïciens se sont crevés les yeux. Le ciel nous envoie des éclats de notre monde. Les stoïciens évitaient le monde. Ils croyaient l’aimer mais c’était pour mieux le détester en secret. Au fond de leur lit, ils pleuraient les malheurs qui s’infiltraient parmi les hommes. De l’eau qui suintait un peu partout, ruinant les fondations des maisons, lézardant les murs. Dans la nuit, ils rêvaient que le ciel les délivre.

Nous clignons des yeux à toute vitesse. Nous contemplons, à quelques centimètres de nous, des comètes qui vivent à des millions d’années. Un paysage de points lumineux disséminés dans le noir. Et nous ignorons le visage de l’homme allongé sur le trottoir. C’est lui, le témoin du ciel. Une faiblesse extrême, le dieu de la fragilité, le manque absolu. Lui qui nous raconte que le ciel des fragiles déchire notre monde. Lui, dont le silence de la voix submerge tout.

Le monde s’ouvre sous les pas de ceux qui n’ont rien. Ils ne peuvent pas rêver plus grand que ce qui leur sera donné.  » Joie de ceux qui sont à bout de souffle, le règne des Cieux est à eux. »

Nous fermons les yeux, nous contournons leurs corps. Nous ratons le ciel.

Nous retrouvons le calme de nos chambres. Nous dormons.

Le ciel se déchire.

Nous retournons à nos silences. A nos oeillères. Et nous attendons la prochaine comète pour nous persuader que les frontières existent. Elles nous rassurent. Nous ne regardons pas de l’autre côté. Nous ne nous penchons pas au-dessus du bastingage. Nous nous croyons chez nous.

Le nom « ciel » est une boîte peuplée d’images et de mots. Une tour de Babel à lui tout seul. Il habite toutes les langues de la terre. Certains peuples ont plusieurs mots pour en dessiner les nuances. D’autres répètent à l’infini les mêmes syllabes.

Ciel, cieux, profanes, sacrés, les mots franchissent les frontières. Ils se moquent des parvis et des seuils. Ils entrent où bon leur semble. Ils vandalisent les certitudes. Une chose minuscule, la main d’un homme qui en relève un autre, devient auréolée de sable. Le temple bordé de vérités s’effondre sur lui-même.

Le ciel n’est pas ce que nous croyons. Le ciel bouleverse l’ordre de la terre. Il fait sauter les prisons où nous nous enfermons nous-mêmes. Nous regardons depuis nos cages, l’oeil collé à la fente minuscule qui court sur le mur.

On ne peut pas supprimer le ciel. C’est là où nous naissons. C’est là où nous allons.

Extrait de la chronique « De ce côté du ciel » publiée dans le magazine-livre Ultreïa