L'au-delà des nuages

L’au-delà des nuages

Le vingt cinq août deux mille quatorze, Mr Li décida de traverser les nuages. Pour de bon.

La vie telle qu’il la connaissait jusqu’alors avait assez durée. Il avait donné ce qu’il pouvait donner. Ses talents, l’amour, l’amitié, tous les dons qu’il avait reçus à sa naissance, le travail qu’il avait entrepris sans relâche pour essayer de rendre la vie plus belle. Tout cela il en faisait cadeau une fois pour toute aux vivants qui l’entouraient. Ainsi que tous ses ratages, ses manques, ses abandons. A eux de se débrouiller maintenant. Il fallait qu’il s’en aille ailleurs.

La tâche n’était pas facile. Depuis des années, il s’était préparé à ce passage. Il avait lu tous les livres qui s’adressaient aux femmes et aux hommes qui désiraient changer de vie. Il avait compilé des informations sur ceux qui s’y étaient essayé avant lui. Il avait consulté des forums sur internet qui témoignaient des fragilités de ceux qui rêvaient du grand voyage. Il était souvent question de dépressions lentes, de crises. La plupart abandonnaient.

Mr Li ne céda pas. Comme ces poilus de la guerre de quatorze-dix-huit qui franchirent les lignes un soir de Noël pour fraterniser avec l’ennemi et goûter, le temps d’une soirée, à la douceur de vivre ensemble.

Mr Li fit le pari que la vie serait plus douce, plus forte, plus vivante de l’autre côté des nuages. Il apercevait leur blancheur lumineuse au-dessus des humains.

Rapidement, la vie lui parut très belle au-delà des nuages. Ce n’était pas seulement la lumière rasante qu’ils émettaient au-dessus de la terre. Ce n’était pas non plus leurs formes qui dessinaient des cartes sur le monde. Les nuages ressemblaient aux plages de Noirmoutier filmées par Agnès Varda. Un univers en perpétuelle recomposition. Des amants qui s’unissaient dans les roseaux d’un étang. Un fluide magique qui coulait dans le ciel.

Depuis là-haut, il voyait l’existence comme une grande histoire racontée par un dieu. Il se laissait porter, devenant eau lui-même, intime avec les nuages.

Il était comme une religieuse qui renonce au couvent après avoir rencontré Dieu. Il était une nuit d’amour sous un tableau de Rembrandt. Il était le mont Tabor, une maison perdue dans la campagne en Finlande, les mers photographiées par Richter, un reflet de visage sur la fenêtre d’un train. Il était un poème de Rimbaud, « Elle est retrouvée./Quoi?-L’Eternité./ C’est la mer allée/ Avec le soleil »

Il était tout cela. Il regardait le monde et se disait qu’il était à sa place. Il savait que les ombres qu’il voyait quand il était en bas, ces noirceurs qui l’habitaient soudain, ses peurs, n’étaient qu’une couche cristalline de glace posée sur la mer. Derrière, une fois le verre brisé, se cachait un océan de douceur. « Les mots sont comme la surface d’une eau profonde » a écrit Wittgenstein dans ses carnets.

Mr Li comprit que tout se qui se disait sur la terre, les paroles, les mots, cet halètement continu vers le silence, ne représentait qu’une infime partie du monde. Le langage était le résidu d’un corps pétri d’amour depuis le début des temps. Nous vivions en lui, incapables de nous extraire de ce tas d’algues qui recouvrait nos visages.

Mr Li n’était pas mort. Il n’avait pas quitté l’univers des vivants. Il continuait à y passer une bonne partie de son temps. Il avait simplement trouvé le passage qui conduisait au-delà des grands nuages qui nous survolent.

C’est lorsqu’il revint parmi les siens que les choses se compliquèrent.

Redescendre des nuages lui demandait des efforts de plus en plus violents. Il lui fallait raconter ses voyages, ce qu’il voyait depuis tout là-haut. Mr Li n’était doué en rien. Ni en musique, ni en peinture. Il était incapable de sculpter des formes de pierres ou de bois. Il en était réduit à raconter des histoires. Tout le monde peut le faire. Aucune barrière à l’entrée. On peut tenter sa chance. Essayer.

Les mots et les phrases servent à presque tout. A donner des ordres, à commander des robes d’été, à dire des « je t’aime », à diriger des machines, à se haïr parfois, à dire des « je vais te tuer. » Tout le nuancier des sentiments humains. Les mêmes mots peuvent parfois signifier des choses différentes. Les adverbes, les adjectifs, les compléments d’objets directs ou indirects…

Les femmes et les hommes finissaient par s’effacer à force d’empiler des strates de sable.

Mr Li avait compris, depuis son passage de l’autre côté des nuages, que tout rêve d’une nouvelle Babel était voué à l’échec. Il se disait qu’il serait désormais traducteur. Il entrerait dans le langage des uns et des autres pour atteindre leurs peaux, puis leurs coeurs. Vers chacun d’eux.

Il savait que la tâche était infinie. Personne, même en ayant fait le voyage au-delà des nuages, ne peut espérer rencontrer chacun des êtres humains. Notre vie est d’une durée approximative de deux milliards de secondes. En commençant dès la naissance et à raison d’un coeur rencontré chaque seconde, il fallait presque quatre vies pour aller jusqu’au bout de l’humanité.

Pas de Babel, pas d’ivresse mystique. Un travail de fourmi à traduire sans cesse. Les femmes et les hommes aiment se dérober et se cacher des autres. Ils ont toujours besoin d’aller compter leur argent, de tout ranger en piles. Ils étouffent dans le silence leurs remords et leurs regrets. Ils macèrent parfois dans des bains d’acide lent. Des pourrissements qui fermentent dans l’océan des mots. Des poisons violents, capables de détruire une vie. Des bombes d’une efficacité redoutable.

Un travail de fourmi!

Il aurait pu décider de sortir définitivement des mots, de devenir un ascète du langage, un ermite. Il l’avait souvent envisagé. Dans sa jeunesse surtout. Quand les choix semblent se faire pour l’éternité.

Et puis c’était sorti de ses rêves. La vie, l’occupation du temps, l’amour, les choses à faire, tout cela l’avait envahi en entier. Il en gardait une petite trace au fond du coeur. Parfois légère. Un coquelicot un soir de printemps. Souvent un billot de bois posé sur son corps.

Le passage vers les nuages s’effectua le vingt cinq août deux mille quatorze. Ce soir là, la minuscule trace qui était en lui se mit à vibrer plus fort.

Mr Li n’écoutait que rarement les battements de son coeur. Il pensait que cela tiendrait le temps nécessaire. Il ne demandait rien de plus. Retrouver chaque jour cette légère nécessité qui le reliait au monde. La lumière qu’il observait dans le regard de celle qu’il aimait, ses tentatives infinies pour réparer les choses. Et vivre avec tous ceux que le temps avait ensevelis.

Il se souvenait parfaitement de l’endroit où cela lui était arrivé. Cette légère vibration à l’intérieur du coeur. Il l’avait déjà ressenti deux fois dans sa vie. Il y a très longtemps. Il était capable, encore maintenant, de décrire très précisément, tout ce qu’il y avait autour de lui. Des roseaux qui s’enfonçaient dans un étang. Une chambre de sa maison d’enfance, la seconde fois.

Aujourd’hui, c’était dans une chambre de nouveau. Une grande reproduction d’un tableau de Rembrandt au-dessus du lit. Des tulipes posées dans un vase de couleur verte. Dans l’ombre, il voyait le visage de celle qu’il aimait. Il sentit cette vibration qui partait de son coeur. Une onde minuscule serpentait dans son corps. Un filet d’une eau brûlante traversait sa chair.

Le profil de son amour se reflétait sur la vitre de la fenêtre. Il voyait, au même instant, les deux visages, le réel et son reflet.

La trace prit possession de son coeur. Elle battait avec un tempo régulier. S’il lui avait été possible de coller son oreille contre sa poitrine, il aurait entendu le son clair d’un piano. Gould jouait comme un toréador seul dans l’arène. Un combat contre l’absence de taureau. Un cercle parfait.

Il se retrouva soudain au coeur d’une forêt très sombre. Des puits de mousse s’enfonçaient dans le sol. Un bois de chênes et de pierres déchiquetés par le temps. Près d’une plage de son enfance? Trouville, Saint Gilles Croix de Vie? Une plage face à l’océan.

Il sentit soudain son amour basculer dans un autre monde. Celle qu’il aimait n’était plus seulement à ses côtés, dans cette chambre éclairée du miracle de Rembrandt. Il voyait cette part intime d’elle-même, ce mystère, cette liberté totale qui transformait sa chevelure en rayons d’or.

Il eut, de nouveau et très longtemps après les deux premières fois, la révélation que le monde était la réverbération d’un amour infini. Il se posait sur les humains et la terre toute entière.

C’est ainsi qu’il accomplit son passage de l’autre côté des nuages.

La révélation ne revint jamais de manière aussi forte dans sa vie. Il en savait suffisamment pour voyager sans difficultés vers l’au-delà des nuages. Il en revenait moins souvent. Il avait l’impression d’avoir découvert l’or du temps, ces mots écrits sur la tombe d’André Breton. Un endroit où la division n’existe plus, un lieu d’unité profonde.

Il avait un pied dans chaque réalité. Il vivait au milieu des hommes, plongé avec eux dans les eaux bouillonnantes du temps. Et il voyait cette mer de tempêtes se transmuer soudain en un lac de montagne. Translucide, fragile. L’autre versant de la vie. Un versant de bonté pure.

Mr Li ne changea rien aux apparences. Il continuait à aller au travail, à aimer et à rêver. Personne n’aurait pu détecter, sans partager un long silence avec lui, la moindre altération.

Cette révélation ne lui donna aucun pouvoir magique. Il avait l’impression d’être redevenu le petit garçon qu’il était et continuait à vieillir jour après jour. Il comptait toujours jusqu’à dix avant de se retourner et regardait les bateaux s’enfuir du port en le laissant à terre. Il les accompagnait de ses prières et envoyait des baisers à l’équipage comme une jeune fille qui se sépare de son amour.

Mr Li se dit que le dieu qui lui avait envoyé cette révélation, celui qui lui avait permis de venir jusqu’aux nuages aurait pu lui fournir un mode d’emploi plus précis. Il devait lui-même inventer comment naviguer des nuages à la terre. Il lui fallait découvrir comment ne pas se sentir divisé.

Mr Li apprit à voyager léger. A ne s’encombrer de rien. Il se sentait devenir le gardien des nuages et du monde.

Le vingt cinq août deux mille quatorze, au moment de sa révélation, il comprit également qu’il n’y en aurait plus d’autres. C’était maintenant qu’il fallait sauter par dessus bord.

Il eut peur, il trembla. Il sentit le malheur du monde se poser sur ses épaules. Le malheur qui jette ses ancres flottantes à chaque vague qui s’approche. Il résista. Il finit par sauter.

Depuis, il voit le monde depuis l’au-delà des nuages. Les hommes sont des comètes phosphorescentes. Leurs vies explosent en des milliers d’étincelles. Du plus pauvre au plus riche, du plus infirme au plus fort.

La vie devient vie.

 

Retrouvez ce texte dans le Hors-Serie « Envie d’agir 2015″ de La Croix.