« La Rue de l’ours » de Serge Bloch et Marie Desplechin

« La Rue de l’ours » de Serge Bloch et Marie Desplechin

Il y a longtemps que Serge Bloch voulait raconter cette histoire. Celle de sa famille. « Ils sont partis, presque tous. Ils m’ont laissé en héritage une tête de veau en plâtre, une lampe en forme d’étoile, l’art de faire des dessins qui valent peut-être deux cents francs. Et le souvenir. » Ce petit fil rouge de la mémoire guide au cœur de cette autobiographie, comme si l’auteur – probablement nous tous –, auquel Marie Desplechin prête une écriture sobre et directe, avait passé sa vie à tenter d’habiter les creux et les bosses laissés par ses proches.
Le regard intérieur, toujours tendre, à hauteur d’enfant souvent, étonné par le monde, traverse les guerres, le retour à Colmar des juifs survivants, l’existence d’une communauté qui parle peu du passé, et la vie de la famille Bloch dans cette magnifique rue de l’ours, concentré de personnalités et de destins.

« L’amour du travail bien fait »
Colmar, la ville berceau ! « En moins d’un siècle, la ville où j’ai grandi a été successivement française, allemande, française, allemande puis française. » Là se situe « l’épicentre de [s]on enfance » : la boucherie-charcuterie Alexandre Bloch. L’épicentre également de la communauté juive de la ville qui se croise dans ce magasin où Sylvain, le père de l’auteur, et Georges, son frère, font leur charcuterie à l’ancienne : « Lyon de veau truffé à la pistache, salamis, cervelas, knacks craquantes et lungawurst, bratwurst, leberwurst, toutes recettes secrètes héritées de leur père. »
C’est ce monde ritualisé qu’observe attentivement le petit Serge Bloch, dirigé par un père dont le travail est la règle de vie. « Sa maîtrise du geste a quelque chose d’hypnotique. Tout son art réside dans l’attention, la patience, la précision, l’amour du travail bien fait. Je dessine aujourd’hui comme il coupe. »

Microcosme d’humanité
Ce père, qui « aime à sa manière, concrète et silencieuse », cette mère, « énergique et engagée » à l’hôpital de la ville. Des gens qui s’aiment comme le dit le titre d’un chapitre. Des juifs, qui portent l’Histoire dans leurs chairs. Il faudrait parler des rabbins, hommes sages et avisés présents aux moments décisifs. Jusqu’au jour où débarque « un nouveau shoreth, qui a grandi en Afrique du Nord » et dont la « pratique sourcilleuse est étrangère aux vieux juifs alsaciens ».
La rue de l’ours, microcosme d’humanité, remplit à son tour le lecteur de tendresse. On s’arrête doucement sur les dessins de Serge Bloch qui ponctue un texte tout à l’économie. Car il faut éviter de parler à tort ou à travers : « Pour couper court aux bavardages, monsieur Sibouniche nous rappelait la tradition juive, qui veut que chaque être vienne au monde avec son compte de mots. Quand il les a tous prononcés, il meurt. »

Article paru dans La Croix le 11 Octobre 2018