La première photo

La première photo

Huit cents milliards de photos ont été prises à travers le monde cette année. Des milliards de personnes, presque tous ceux qui possèdent un téléphone portable auront, à un moment ou à un autre, décidé de découper un petit morceau de leur réel pour en garder une trace.

Un jour ou l’autre, peut-être jamais, l’une de ces traces numériques reviendra sur le devant de la mémoire. Les autres dormiront pour toujours enfouies dans des machines bientôt illisibles.

On aura découpé, regardé, enfoui un bout de paysage, un visage aimé, une scène stupide, un arbre à la dérive, le regard de son chat et tant d’autres mystères de nos vies. On aura « sauvegardé » une micro seconde de nos existences.

La photo est une mystique. La soif que nous avons de conserver raconte notre croyance. Ailleurs, autrement, une vie autre existe, cachée derrière le miroir des écrans. Autrefois gravée sur la pierre des cavernes, saisie plus tard par des pinceaux, des morceaux de bambous acérés et bien plus tard encore par des plaques sensibles à la lumière, la vie de notre monde est capturée par des regards instantanés.

Occupation pacifique. Nous regardons et nous passons ensuite une bonne partie du temps à regarder ces mêmes images. Les nôtres, ou d’autres.

Vivre, faire des images, les regarder. Jusqu’à plus soif. Les yeux fatigués, la peau brûlante. Croire que l’on va traverser le réel pour accéder ailleurs. C’est une manière de croire.

Une croyance un peu abrupte, primaire, qui se colle de revivre, indéfiniment,  les mêmes scènes, les mêmes paysages de nos vies. Le numérique est une religion, un peu narcissique, un peu décevante, sans grand prophète. Elle nous propose de revivre les mêmes choses. A coup d’extases, de sorties du temps à volonté.

Il fallait des jours pour dessiner le taureau sur la paroi de la grotte, des heures d’exposition pour réussir à prendre un peu d’ombre et de soleil. Il faut un souffle pour détourer un instant de réel.

Mais sommes-nous bien réels?  Ne sommes-nous pas les images de ces images, recrachés par un flux virtuel continu en petits morceaux de chair et d’os. Et parsemé, de ci de là, égrenés dans les paysages de la terre. Nous pouvons douter de nous-mêmes.

Notre croyance est ainsi. Chaque instant est la radicule d’un immense rhizome qui circule sous nos vies. Une même vie, sans douleur, pacifié par la distance de l’image. Un film animalier d’autrefois. C’est notre croyance. Nous allons réussir à tromper notre peur de la mort, à reporter l’extinction de nos cellules. Un jour ou l’autre.