"Écoute" de Boris Razon, les identités passagères

« Écoute » de Boris Razon, les identités passagères

Placé sous la triple mise en exergue de Roberto Bolano, Peter Sloterdijk et Fernando Pessoa, trois auteurs qui dessinent les galaxies imaginaires qui habitent l’auteur, il projette d’emblée dans un labyrinthe ouvert sur des abîmes, des impasses et de surprenantes quêtes.

Celle par exemple d’un narcotrafiquant, énorme, doué d’une violence qui ne distingue plus aucune limite et qui décide d’échapper à son destin et à ses poursuivants en devenant physiquement son premier amour, jeune fille sauvagement assassinée par ses rivaux.

Il confie sa sécurité et la recherche des meilleurs chirurgiens à un avocat qui, pour fuir sa mission, « avait acheté les œuvres intégrales de Pessoa, s’était enfermé et était parvenu à disparaître, au bout de quelques jours. Il voulait simplement trouver réponse à sa question : peut-on vraiment être un autre. »

L’ombre immense de Pessoa

Fernando Pessoa, personnage de ce roman foisonnant, immense poète portugais auteur d’une œuvre aux mille visages et signée de dizaines de pseudonyme, est ainsi décrit par l’un de ses anciens professeurs : « Il était brillant mais absent. Je n’ai aucun souvenir de son visage… Ce garçon était si concentré qu’il devenait une page blanche. »

Page blanche également est la vie de ce policier caché dans un van qui passe ses jours à suivre en temps réel SMS, messages, appels téléphoniques que ne cessent d’échanger, comme si une ville invisible recouvrait la ville réelle, les passants de la place des Gobelins à Paris. Page blanche encore que celle de cet enfant brillant mais un peu absent, lui aussi, devenu le plus célèbre et le plus secret de tous les chanteurs de métal rock, et qu’un Roumain revient photographier tous les sept ans exactement.

Qui sommes-nous sinon des emprunteurs d’identités passagères ? Des femmes et des hommes de fiction qu’une énergie insensée projette sur la scène du monde. Nous rêvons parfois tous de devenir autre, de quitter notre être et de déjouer le destin que nous impose la vie.

Mondes singuliers et universels

Comme dans les meilleurs récits, Écoute invite à traverser des mondes très singuliers qui se font universels. Nous devenons familiers des narcos, familiers de la quête insensée à laquelle se livrent les fans d’un groupe de rock, proches de vies s’épuisant à produire ces échanges vains, elliptiques, écrits dans une langue inventée suivie en permanence depuis nos écrans.

Peut-on être soi-même, qu’est-ce qui pourrait détacher les masques de nos existences ? Boris Razon prend ces questions à bras-le-corps. Il suggère d’écouter le monde, de coller notre oreille sur son cœur. Avec une certitude : la littérature est le plus grand des mensonges qui mène à la vérité.

Article paru dans La Croix le 16 Octobre 2018