C'est la nuit

C’est la nuit

Les livres parlent

Créations de Mireille Vautier

Les livres parlent la nuit. Même si personne ne les ouvre. Ils déversent leur ombre sur les tables, sur les pierres du sol, dans le vide. Une ombre filée, trempée dans le noir, le rouge de Chine, le vermillon ou un blanc légèrement passé.

Les livres ne disparaissent pas la nuit. Le lent filet des mots, des chiffres, des griffonnages continue de s’échapper des pages. Shakespeare, Zweig, les racines carrées, des photos des années cinquante, les agendas du temps passé, ouverts, fermés, posés sur la tranche, la couverture tournée vers le ciel, chacun d’eux balaie l’espace.

Mireille Vautier

On dirait des chevelures, à l’aube, lorsque tout est encore emmêlé et froissé par la nuit. La preuve qu’ils sont vivants, désordonnés, troués d’insomnies. Ils ne dorment pas. Pourquoi dormiraient-ils? Ils veillent sur les hommes. Ils versent leurs offrandes aux pieds des enfants, des adolescents à la peau pâle, des femmes perdues dans leurs vies, des vieillards réveillés sur leurs lits d’hôpital. Et ceux qui vont tout droit, les bâtisseurs, ceux de la cité, ils les accompagnent tendrement en silence.

Pourquoi dormiraient-ils quand tout s’embrouille, quand le lien entre la terre et le ciel se craquèle, quand les hommes se disputent la moindre parcelle? Pas question de repos lorsque la vie semble se figer sur elle-même, recroquevillée dans un coin sombre de la pièce. Quel repos?

Mireille Vautier fait sortir la vie d’objets qui semblaient morts, destinés aux oubliettes du passé, aux poubelles. Ses agendas recouverts d’une toile d’araignée de coton hésitent à ouvrir leurs pages. Les jours rayés, les noms inscrits, les rendez-vous, le blanc des heures, les jours de fête et ceux de peine, tout est retenu, pris dans les rayons d’un noir ou d’un rouge lumineux.

Tout est retenu et tout déborde. Le quadrillage des jours et des instants ne résiste pas, l’encre est toute séchée et sa sève s’est frayée un chemin vers le dehors. Un souffle, un vent minuscule, un regard suffirait de nouveau à la faire couler. Ce que la main a eu l’illusion de coudre peut être défait, dénoué une nouvelle fois et remonter le fil du temps jusqu’à nous. Les brins de coton ont cru pouvoir clore les années. Personne ne le peut.

Mireille Vautier ne donne pas de nom à ses oeuvres. La date inscrite sur la couverture fait foi. Il s’agit de morceaux de vie, hésitants entre la disparition et la renaissance. Ils nous disent que rien ne s’achève vraiment, que le cercle des retours ne fait que s’élargir sans cesse. Mireille Vautier est Pénélope. Elle ne dort pas la nuit. Elle défait les jours qui croyaient pouvoir enfin mourir. Elle lasse les prétendants à la succession. Rien ne viendra contre le passé, rien ne pourra obliger à oublier. Ces dates, ces jours, ce temps passé font partie de nos vies. Que serait un homme sans mémoire aucune?

Mireille Vautier - Agenda

C’est la nuit. Les livres retiennent leur souffle. Ils savent qu’ils sont une histoire parallèle qui sert de compagne aux femmes, aux hommes et aux enfants. Regardez ces formules mathématiques remontant vers le ciel, effacées, hachurées de rouge et métamorphosées. Quelle autre vie nous racontent-elles? Ce n’est plus l’horreur des tableaux noirs et des matins passés à regarder dehors. Ce sont des partitions verticales qui tentent une échappée. Si nous avions changé notre regard, nous l’aurions su dès le début. La main qui a tracé ces calligraphies sur le papier rêvait elle aussi de percer un secret. La main qui a brodé les équations permet que le rêve continue d’exister.

Et les minuscules petits livres du théâtre de Shakespeare. Quelle rigolade d’avoir pu croire un instant que l’on pouvait un instant enfermer ainsi La tempête ou la folie du roi Lear. La casserole des mots a débordé. L’encre a bouillonné. De grandes coulées noires forment un sillage sous les livres. Ils naviguent, étirant derrière eux ces morceaux de nuit qui n’ont pas achevé leurs mystères.

Et ce livre qu’il faut toucher pour en comprendre le sens. Fabriqué pour des aveugles, recouvert de minuscules pointes de papier. Des fils blancs s’en échappent. Des mains repliées dans leurs ombres s’en saisiront un jour pour traverser le livre. Des regards tournés vers l’intérieur poseront leurs couleurs sur ces fils vierges.

Les fils de coton de Mireille Vautier ont la couleur du sang. Vif, séché, durci. Un sang qui n’a pas dit son dernier mot et se refuse à arrêter son cours. Et même les premiers livres, juste lacérés, aux bandes des papiers recourbées sur elles-mêmes, offrent cette même sensation d’une volonté d’échapper à la rigidité des choses.

Mireille Vautier - Nuit Blanche

Mireille Vautier ajoute de la vie à la vie. Elle souligne, amplifie et, sans dire non à la nuit, nous trace un sentier qui semble ne pas s’achever. Les livres sont avec nous. Ils font partie de notre destinée. Ils ne sont pas la vie mais de la vie s’en échappe. Et cette vie, même un peu effrayante, toute de noir, de rouge et de blanc, c’est notre vie.

On dit parfois aux enfants de prendre soin de leurs livres. De ne pas corner les pages, de ne pas casser les couvertures, de ne pas y écrire. Mireille Vautier est une enfant rebelle. Elle nous dit que des livres continue de jaillir la vie et que la nuit des mots peut-être traversée.

Pascal Ruffenach